Paraboles, escaliers, nombres polygonaux, et conjectures

Cet article retrace mon cheminement jusqu'à d'étranges conjectures.

Recherche de \( f \) telle que \( f(x) + f(y) = f(1) \)

Après avoir remarqué que la droite, le cercle et l'hyperbole avaient tous trois une équation de la forme \( f(x) + f(y) = f(1) \) si l'on choississait bien ses axes, je me suis mis en tête de chercher une fonction \( f \) qui conviendrait pour la parabole et qui viendrait compléter ma collection.

La question se posa alors de savoir quelle parabole considérer. Hormis le fait qu'elle devait posséder l'axe de symétrie \( y = x \), j'avais le choix. Je considérai alors en premier la parabole d'équation \( (x-y)^2 + 1 = 2(x+y) \) car je me souvenais lors de précédentes recherches qu'elle avait un côté sympa. Je démontrai alors qu'aucune \( f \) ne peut exister telle que \( f(x) + f(y) = f(1) \) soit une équation de cette parabole. Je me tournai alors vers la parabole d'équation \( (x-y)^2 = (x+1) \), et ... même résultat. Aucune \( f \) ne convient. Dans les deux cas, la raison de cette impossibilité est la suivante :

  • Le point \( M_0 = (x_0, y_0) = (1,0) \) est situé sur la courbe.
  • Un point \( M'_0 \) situé à la verticale de \( M_0 \) est lui aussi sur la courbe. Notons les coordonnées de \( M'_0 \) : \( (x_0, y'_0) \).
  • Par symétrie d'axe \( y = x \), le point \( M_1 = (y'_0, x_0) \) appartient lui aussi à la courbe.
  • On peut poser, par définition, \( x_1 = y'_0 \) et \( y_1 = x_0 \) de telle sorte que, naturellement, \( M_1 = (x_1, y_1) \).
  • On recommence le même processus : partant de \( (x_1, y_1) \), on obtient \( (x_1, y'_1) \) puis \( (x_2, y_2) \), ..., et pour tout \(n\), \( (x_n, y'_n) \), \( (x_{n+1}, y_{n+1}) \), ...
  • On voit bien sur le schéma en zigzag ci-contre que la suite \( (x_n)_{n\in\mathbb{N}} \) est strictement croissante, ce que confirme le calcul.
  • En supposant que \( f \) existe, on a, à chacune de ces étapes :
    • \( f(x_n) + f(y_n) = f(1) \), autrement dit, \( f(x_n) + f(x_{n-1}) = f(1) \) ;
    • \( f(x_n) + f(y'_n) = f(1) \), autrement dit, \( f(x_n) + f(x_{n+1}) = f(1) \) ;
  • Ce qui donne immédiatement \( f(x_{n-1}) = f(x_{n+1}) \)
  • Ainsi donc \( f(x_0) = f(x_2) = f(x_4) = \dots \) et \( f(x_1) = f(x_3) = f(x_5) = \dots \) ;
  • En particulier, cela signifie que tous les points \( (x_0, x_{2n+1}) \) satisfont l'équation : \( f(x_0) + f(x_{2n+1}) = f(1) \)
  • Donc tous ces points seraient sur la courbe,
  • Or ils ne peuvent pas tous y être (pas plus de 2 points d'intersection entre une parabole et d'une droite verticale !)
  • Il y a donc une contradiction et il faut conclure que \( f \) n'existe pas.

Remarque : de manière équivalente, la suite des \( (x_n)_{n \in \mathbb{N}} \) s'obtient par le traçage d'un escalier. On considère

  • l'abscisse, \( 1 \), du premier point \( (1, 0) \) situé sur la branche basse de la parabole,
  • puis l'ordonnée du point de même abscisse situé sur la branche haute,
  • puis l'abscisse du point de même ordonnée situé sur la branche basse,
  • et ainsi de suite

Donc au final, \( f \) n'existe pas. Un résultat un peu décevant, certes, mais comment ne pas avoir remarqué au passage que :

Voilà qui est intéressant en soi...

Hybridation des deux paraboles et généralisation aux nombres polygonaux

Introduisons un paramètre \( t \) et considérons la courbe dont l'équation est un hybride des équations que nous venons de voir, \( (1-t) \times \boxed{(x-y)^2 = (x+y)} + t \times \boxed{(x-y)^2 + 1 = 2(x+y)} \) pour ainsi dire. Il s'agit là d'une façon classique de définir un barycentre.

Cela donne, après simplifications triviales :

\[ (x-y)^2 + t = (t+1)(x+y) \]

Parachutons alors un changement de variable : posons \( t = k - 3 \). Il en découle que notre équation de courbe hybride devient :

\[ (x-y)^2 + (k - 3) = (k - 2)(x+y) \]

J'admettrai que par le processus d'escalier vu au paragraphe précédent, nous obtenons les nombres \(k-\)gonaux (= polygonaux, où \( k \) est le nombre de "côtés" du polygone), et ce pour tout \( k \) entier, et même — soyons fous — pour tout \( k \) réel. Illustrons quelques exemples :

\( t = -1 \) \( t = 0 \) \( t = 1 \) \( t = 2 \) \( t = 3 \) ...
\( k = 2 \) \( k = 3 \) \( k = 4 \) \( k = 5 \) \( k = 6 \) ...
Nombres "2"-gonaux
= les nombres entiers
Nombres 3-gonaux
= les nombres triangulaires
Nombres 4-gonaux
= les carrés
Nombres 5-gonaux
= les nombres pentagonaux
Nombres 6-gonaux
= les nombres hexagonaux
...
...
\( 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, \dots \)
(OEIS A000027)
\( 1, 3, 6, 10, 15, 21, 28, 36, \dots \)
(OEIS A000217)
\( 1, 4, 9, 16, 25, 36, 49, 64, \dots \)
(OEIS A000290)
\( 1, 5, 12, 22, 35, 51, 70, 92, \dots \)
(OEIS A000326)
\( 1, 6, 15, 28, 45, 66, 91, 120, \dots \)
(OEIS A000384)

Grâce à ces représentations graphiques de courbes, on visualise aussi le fait que pour \( k \neq 1 \) et entier, il existe d'autres points de coordonnées entières, dont l'escalier commence non pas en \( (1, 0) \) mais en \( (t, 0) \).

Par exemple, pour \( k = 5 \) , commencer l'escalier en \( (2, 0) \) permet d'obtenir la suite de nombres : \( 2, 7, 15, 26, 40, 57, 77, 100, \dots \) (OEIS A005449) dits nombres pentagonaux secondaires.

Recherche du \( k \) dont la parabole associée passe par un point de coordonnées entières donné

Il est souvent amusant de prendre un problème à l'envers. Et ici, je trouvai amusant de chercher, non plus quels points de coordonnées entières étaient présents sur une parabole donnée, mais quelle parabole pouvait passer par un point de coordonnées entières \( (x, y) \) donné. L'équation à résoudre n'a pas changé, c'est :

\[ (x-y)^2 + (k - 3) = (k - 2)(x+y) \]

Toutefois, \( x \) et \( y \) sont ici des constantes données et c'est \( k \) l'inconnue. L'équation est simplement du 1er degré, et sa solution est :

\[ k = \frac{ (x-y)^2 + 2(x+y) - 3}{ x + y - 1} \]

Vérification : quel \( k \) pour le point \( (3, 6) \) ?

\[ k = \frac{ (3-6)^2 + 2(3+6) - 3}{ 3 + 6 - 1} = \frac{ (3)^2 + 2 \times 9 - 3}{ 8 } = \frac{ 9 + 18 - 3}{ 8 } = \frac{ 24}{ 8 } = 3 \]

Oui ! \( 3 \) et \( 6 \) étant deux nombres triangulaires consécutifs, \( k = 3 \) était bien le résultat attendu.

Dressons un tableau à double entrée donnant la valeur de \( k \) en fonction de \( x \) et de \( y \) et colorons la case si le résultat est un entier :

\( 1 \) \( 2 \) \( 3 \) \( 4 \) \( 5 \) \( 6 \) \( 7 \) \( 8 \) \( 9 \) \( 10 \)
\( 1 \) \( 1 \) \( 2 \) \( 3 \) \( 4 \) \( 5 \) \( 6 \) \( 7 \) \( 8 \) \( 9 \) \( 10 \)
\( 2 \) \( 2 \) \( 5 \over 3 \) \( 2 \) \( 13 \over 5 \) \( 10 \over 3 \) \( 29 \over 7 \) \( 5 \) \( 53 \over 9 \) \( 34 \over 5 \) \( 85 \over 11 \)
\( 3 \) \( 3 \) \( 2 \) \( 9 \over 5 \) \( 2 \) \( 17 \over 7 \) \( 3 \) \( 11 \over 3 \) \( 22 \over 5 \) \( \frac{57}{11} \) \( 6 \)
\( 4 \) \( 4 \) \( 13 \over 5 \) \( 2 \) \( 13 \over 7 \) \( 2 \) \( 7 \over 3 \) \( 14 \over 5 \) \( 37 \over 11 \) \( 4 \) \( 61 \over 13 \)
\( 5 \) \( 5 \) \( 10 \over 3 \) \( 17 \over 7 \) \( 2 \) \( 17 \over 9 \) \( 2 \) \( 25 \over 11 \) \( 8 \over 3 \) \( 41 \over 13 \) \( 26 \over 7 \)
\( 6 \) \( 6 \) \( 29 \over 7 \) \( 3 \) \( 7 \over 3 \) \( 2 \) \( 21 \over 11 \) \( 2 \) \( 29 \over 13 \) \( 18 \over 7 \) \( 3 \)
\( 7 \) \( 7 \) \( 5 \) \( 11 \over 3 \) \( 14 \over 5 \) \( 25 \over 11 \) \( 2 \) \( 25 \over 13 \) \( 2 \) \( 11 \over 5 \) \( 5 \over 2 \)
\( 8 \) \( 8 \) \( 53 \over 9 \) \( 22 \over 5 \) \( 37 \over 11 \) \( 8 \over 3 \) \( 29 \over 13 \) \( 2 \) \( 29 \over 15 \) \( 2 \) \( 37 \over 17 \)
\( 9 \) \( 9 \) \( 34 \over 5 \) \( 57 \over 11 \) \( 4 \) \( 41 \over 13 \) \( 18 \over 7 \) \( 11 \over 5 \) \( 2 \) \( 33 \over 17 \) \( 2 \)
\( 10 \) \( 10 \) \( 85 \over 11 \) \( 6 \) \( 61 \over 13 \) \( 26 \over 7 \) \( 3 \) \( 5 \over 2 \) \( 37 \over 17 \) \( 2 \) \( 37 \over 19 \)

Nombre de cases colorées sur une antidiagonale du tableau

Toujours à l'affut pour créer une entrée sur OEIS, je définis une suite \( (a(n))_{n \in \mathbb{N}} \), avec \( a(n) \) = le nombre de cases colorées sur la \( n \) -ième antidiagonale du tableau ci-dessus.

\[ 1, 2, 2, 4, 2, 4, 2, 8, 2, 4, 2, 8, \dots \]

Repartons de l'équation

\[ k = \frac{ (x-y)^2 + 2(x+y) - 3}{ x + y - 1} \]

et adaptons-la au fait que nous cherchons \( a(n) \), nombre de cases à valeurs entières sur l'antidiagonale numéro \( n \), d'équation \( x + y = n + 1 \). On peut donc substituer \( \boxed{n} \) à \( \boxed{x + y - 1} \), \( \boxed{n + 1} \) à \( \boxed{x + y} \) ; ce qui donne :

\[ k = \frac{ (x-y)^2 + 2(n + 1) - 3}{ n } \] \[ k = \frac{ (x-y)^2 + 2n - 1}{ n } = 2 + \frac{ (x-y)^2 - 1}{ n } = 2 + \frac{ (x-y-1)(x-y+1) }{ n } \]

\( y \) valant \( n + 1 - x \), \( x - y \) vaut \( 2x - n - 1 \), et donc

\[ k = 2 + \frac{ ((2x - n - 1)-1)((2x - n - 1)+1) }{ n } = 2 + \frac{ (2(x-1) - n)(2x - n) }{ n } = 2 + \frac{4(x-1)x}{n} - (2x - 1) - (2x) + n = \frac{4(x-1)x}{n} - 4x + n + 3\]

Il y a autant de valeurs de \( k \) entières que de valeurs de \( \frac{4(x-1)x}{n} \) entières, pour \( x \) allant de \( 1 \) à \( n \).

Petit programme en PARI


a(n)=c=0;for(x=1,n,if(4*(x-1)*x%n==0,c++));c
for(n=1,64,print1(a(n),", "))
			
\[ 1, 2, 2, 4, 2, 4, 2, 8, 2, 4, 2, 8, 2, 4, 4, 8, 2, 4, 2, 8, 4, 4, 2, 16, 2, 4, 2, 8, 2, 8, 2, 8, 4, 4, 4, 8, 2, 4, 4, 16, 2, 8, 2, 8, 4, 4, 2, 16, 2, 4, 4, 8, 2, 4, 4, 16, 4, 4, 2, 16, 2, 4, 4, 8, \]

Conjectures

Conjecture n°1 : quel que soit \( n \), \( a(n) \) est une puissance de \( 2 \).

\( n \)12345678910111213141516171819202122232425262728293031323334353637383940414243444546474849505152535455565758596061626364
\( a(n) \)122424282428244824284421624282828444824416282844216244824416442162448

Conjecture n°2 : quel que soit \( n \),

\[ log_2(a(n)) = \nu_2(n) + \omega\left(\frac{n}{2^{\nu_2(n)}}\right) - [ 8 | n ] \times \nu_2\left(\frac{n}{8}\right)\]

\( n \)12345678910111213141516171819202122232425262728293031323334353637383940414243444546474849505152535455565758596061626364
\( log_2(a(n)) \)0112121312131223121322141213131322231224131322141223122422141223
\( \nu_2(n) + \omega\left(\frac{n}{2^{\nu_2(n)}}\right) - [ 8 | n ] \times \nu_2\left(\frac{n}{8}\right) \)0112121312131223121322141213131322231224131322141223122422141223

Conjecture vérifiée par ordinateur pour \( 1 \leq n \leq 100000 \).

Shadow transform

à creuser... lien probable avec ce qui est dit sur la page https://oeis.org/wiki/Shadow_transform ... Et il semblerait que la suite A000522 mentionnée sur ma page perso fcontinue.html ait aussi un rapport avec ça. Il faut que je me penche sur les écrits de L. Halbeisen...

LR, 01/02/2020.